Zaida Catalán et Michael Sharp, morts au Kasaï: un dossier que le Congo refuse de refermer
Entre la terreur des milices, les soupçons visant l’État et des enquêtes inachevées, les assassinats de Zaida Catalán et Michael Sharp en 2017 sont devenus, pour le Congo, un test de vérité.

- 1
Dag Hammarskjöld, le secrétaire général qui a trouvé la mort en cherchant la paix au Congo

Entre sécession du Katanga, guerre froide et archives verrouillées, le destin de Dag Hammarskjöld révèle comment le Congo est devenu le théâtre où la vérité internationale se négocie encore.
- 2
Ressources à 24 000 milliards, climat planétaire et promesse industrielle : que vaut vraiment le sous-sol de la RDC ?

Ressources à 24 000 milliards: Minerais critiques, poumon climatique et pari industriel : comment transformer une rente géologique en valeur durable.
- 3
La Jeunesse Congolaise, les Compétences de Base et le Mode d’Emploi Asiatique que l’on Refuse d’Adopter

Le dividende introuvable: Compétences de Base: L’enseignante tient trois manuels écornés pour toute la classe.
Zaïda Catalán et Michael Sharp au Kasaï : deux vies venues chercher la vérité, un dossier que le Congo refuse de refermer#
« Nous ne cherchons pas les coupables, nous cherchons la vérité. Et parfois, la vérité est plus dangereuse que les coupables. » – Observateur anonyme des Nations Unies en RDC, 2017.
Zaïda Catalán et Michael Sharp lors d’une mission de terrain au Kasaï (Source : CongoHeritage Archive)
Introduction : L’ultime mission#
Le 12 mars 2017, deux experts des Nations Unies disparaissent dans la région troublée du Kasaï, en République démocratique du Congo. Leurs noms : Zaïda Catalán, Suédoise de 36 ans, et Michael Sharp, Américain de 34 ans. Membres du Groupe d’experts sur la RDC mandaté par le Conseil de sécurité de l’ONU, ils enquêtaient sur les violences qui ensanglantaient le Kasaï depuis 2016. Leur mission les avait menés au village de Bunkonde, près de la ville de Tshimbulu. Ils ne reviendront jamais.
Leurs corps seront retrouvés seize jours plus tard, le 28 mars, dans une sépulture sommaire. Leur assassinat, filmé par des téléphones portables, choquera la communauté internationale et plongera la RDC dans l’une de ses plus graves crises diplomatiques récentes. Cet article examine non seulement les circonstances de leur mort, mais aussi l’héritage de leur combat pour la vérité dans un pays où l’impunité demeure souvent la règle.
Portraits croisés : deux destins au service de la paix#
Michael Sharp : le pacifiste mennonite#
Michael Sharp, surnommé « MJ » par ses proches, était né dans une famille mennonite, communauté chrétienne pacifiste profondément engagée pour la paix. Son père, le professeur John Sharp, a décrit comment cette éducation a forgé chez Michael une conviction profonde : la violence n’est jamais la solution.
Avant de rejoindre l’ONU, Michael avait déjà consacré sa vie au Congo. Il a travaillé pendant près de dix ans avec l’organisation Mennonite Central Committee, principalement dans l’Est du pays déchiré par les conflits. Il s’y était spécialisé dans le désarmement, la démobilisation et la réinsertion (DDR) des combattants, croyant fermement au dialogue et à la réconciliation. Il parlait couramment swahili et s’était immergé dans la culture congolaise, gagnant la confiance de nombreuses communautés locales.
Son approche était atypique pour un expert de l’ONU : il privilégiait le contact direct avec les acteurs du conflit, y compris les groupes armés, pour comprendre leurs motivations et chercher des voies de sortie de crise. Sa thèse de master, intitulée « Le salut par les armes ? », analysait déjà les dynamiques des milices à l’Est du Congo. Pour lui, chaque combattant était avant tout un être humain pris dans un système de violence qu’il fallait déconstruire.
Zaïda Catalán : la diplomate des droits humains#
Zaïda Catalán, née en Suède de parents chiliens exilés sous la dictature de Pinochet, portait en elle l’ADN de la résistance contre l’oppression. Son père, réfugié politique, lui avait transmis le récit des violations des droits de l’homme et de la lutte pour la justice. Cette histoire familiale a indéniablement orienté son parcours.
Diplômée en sciences politiques et en droit international, elle a débuté sa carrière dans des organisations non gouvernementales suédoises avant de rejoindre le Parti des Verts. Élue députée au Parlement suédois en 2014, elle s’est rapidement imposée comme une voix forte sur les questions de politique étrangère, de développement et de droits humains. Son engagement pour le Congo était constant : elle interpellait régulièrement son gouvernement pour qu’il use de son influence au sein de l’UE et de l’ONU sur la situation dans le pays.
Contrairement à Michael, elle incarnait l’approche institutionnelle et politique de la défense des droits humains. Leur binôme, formé en 2016 au sein du Groupe d’experts, était donc complémentaire : la connaissance du terrain et du dialogue de Michael, alliée à l’acuité politique et au réseau diplomatique de Zaïda.
Contexte historique : le Kasaï en feu (2016-2017)#
Pour comprendre ce qui a conduit à leur assassinat, il faut revenir sur la crise sanglante du Kasaï, qui débute en 2016. Tout commence par un conflit coutumier local qui dégénère en insurrection nationale.
L’étincelle : la mort du Kamuina Nsapu#
En juillet 2016, les autorités congolaises décapitent militairement une rébellion traditionnelle naissante. Jean-Pierre Mpandi, chef traditionnel (dit « Kamuina Nsapu ») du territoire de Dibaya, s’opposait à ce qu’il considérait comme l’ingérence de l’État dans ses prérogatives coutumières. Il était notamment en conflit avec le gouverneur de la province pour la reconnaissance de son titre. Refusant de se présenter à un convocation des autorités, qu’il jugeait illégitime, il est déclaré « hors-la-loi » et tué lors d’une opération militaire en août 2016.
Sa mort, présentée comme un « ciblage chirurgical » par Kinshasa, devient un puissant motif de mobilisation. Ses partisans, principalement des jeunes, prennent les armes (souvent des gourdins, machettes et fusils de fortune) et attaquent les symboles de l’État : écoles, commissariats, bureaux administratifs. Le mouvement, initialement local, s’étend comme une traînée de poudre à travers les cinq provinces du Grand Kasaï. Les combattants Kamuina Nsapu, souvent des enfants et des adolescents, sont imprégnés de croyances mystico-religieuses qui les persuadent d’être invulnérables aux balles.
La réponse de l’État : l’escalade de la violence#
La réponse des Forces armées de la RDC (FARDC) et de la police est brutale et disproportionnée. Elle ne fait pas de distinction entre combattants et civils. Les villages soupçonnés d’abriter des miliciens sont rasés. Des massacres sont commis, dont celui de plus de 400 personnes enterrées dans des fosses communes à Nganza en mars 2017. Les milices pro-gouvernementales, comme les Bana Mura (« tuer les ennemis » en tshiluba), sont créées et armées pour combattre les Kamuina Nsapu, ajoutant une dimension intercommunautaire au conflit.
| Date | Événement clé | Conséquences immédiates |
|---|---|---|
| Juillet 2016 | Conflit entre le chef Kamuina Nsapu et les autorités provinciales. | Tensions localisées dans le territoire de Dibaya. |
| Août 2016 | Mort de Jean-Pierre Mpandi (Kamuina Nsapu) lors d’une opération des FARDC. | Début de l’insurrection populaire et expansion du mouvement. |
| Février-Mars 2017 | Opérations militaires massives des FARDC. Massacres de Nganza et ailleurs. | Plus de 1,4 million de déplacés internes. Environ 5 000 morts selon l’ONU. |
| 12 mars 2017 | Disparition de Zaïda Catalán et Michael Sharp près de Tshimbulu. | Crise diplomatique majeure ; suspension de l’aide internationale. |
| Mars 2018 | Le rapport du Groupe d’experts de l’ONU pointe des responsables possibles. | Le dossier reste ouvert, avec de nombreuses zones d’ombre. |
C’est dans ce contexte de guerre totale que Zaïda et Michael arrivent dans le Kasaï début mars 2017. Leur mandat : enquêter sur les violations massives des droits de l’homme commises par toutes les parties. Ils cherchent notamment à documenter l’implication potentielle de réseaux au plus haut niveau de l’État dans la création et le soutien aux milices Bana Mura. Pour certains observateurs, c’est cette piste qui les a menés à la mort.
La mission fatale et l’assassinat#
Leur dernier voyage commence le 11 mars 2017. Accompagnés de quatre Congolais – interprètes et chauffeurs – ils quittent Kananga pour se rendre dans la zone de Tshimbulu, théâtre de récents affrontements.
Le déroulement des faits#
Le 12 mars, leur petite équipe emprunte une route secondaire vers le village de Bunkonde. Selon les reconstructions ultérieures, leur véhicule est intercepté par des hommes en uniforme, identifiés par certains témoins comme des membres de la Garde républicaine, unité d’élite rapprochée de la présidence. Ils sont séparés de leurs accompagnateurs congolais, eux aussi détenus.
L’enquête et ses zones d’ombre#
Une enquête judiciaire est ouverte en RDC, sous forte pression internationale. Quatre miliciens Kamuina Nsapu sont rapidement arrêtés, jugés et condamnés à mort en juin 2017 lors d’un procès expéditif à Kananga. Le gouvernement présente ce procès comme la conclusion de l’affaire.
📚 Pour approfondir : lectures et ressources complémentaires#
Articles connexes sur CongoHeritage
- Massacres, milices Kamuina Nsapu et réponse militaire au Kasaï – Une analyse approfondie du conflit.
- Le Rapport Mapping de l’ONU sur les violations graves en RDC (1993-2003) – Contexte historique des crimes internationaux.
- L’économie de la guerre : le pillage des ressources naturelles en RDC – Les moteurs économiques des conflits.
- Explorer tous les articles CongoHeritage
Documents officiels et rapports clés
- Rapport final du Groupe d’experts sur la RDC (S/2017/672) – Contient les conclusions sur l’assassinat.
- Communiqué du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme (Août 2017)
- « We are not the enemy » – Rapport d’Amnesty International sur la violence au Kasaï (2017)
- Le rapport final du Panel d’experts ONU sur le pillage minier
Contribuez à préserver la mémoire historique#
CongoHeritage est une plateforme collaborative. Si vous disposez d’informations, de documents ou de témoignages pouvant contribuer à une meilleure compréhension de cette affaire ou de l’histoire du Congo, nous vous encourageons à les partager de manière responsable.
✉️ Soumettre une information ou une correctionOu explorez nos autres articles pour approfondir votre connaissance de l’histoire complexe des Grands Lacs :
Toutes les catégories CongoHeritage












