Janvier 1961 – L’assassinat de Patrice Émery Lumumba au Katanga
17 janvier 1961 — L’assassinat de Patrice Lumumba au Katanga Mort en détention, exécution sous supervision belge, corps dissous dans l’acide : retour sur l’assassinat...

- I. Du 30 juin 1960 à la crise congolaise
- II. Arrestation, détention et transfert fatal
- III. Le 17 janvier 1961 : l'exécution au Katanga
- IV. Chaîne de responsabilité : faits établis et zones d'ombre
17 janvier 1961 — L’assassinat de Patrice Lumumba au Katanga
Mort en détention, exécution sous supervision belge, corps dissous dans l’acide : retour sur l’assassinat du premier Premier ministre du Congo indépendant et les responsabilités partagées entre autorités katangaises, belges et puissances occidentales.
Le 17 janvier 1961, Patrice Émery Lumumba, premier chef de gouvernement de la République du Congo, est exécuté près d’Élisabethville (aujourd’hui Lubumbashi), dans la province sécessionniste du Katanga. Avec lui périssent deux de ses compagnons de lutte : Maurice Mpolo, ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, et Joseph Okito, vice-président du Sénat. Ce triple assassinat, survenu moins de sept mois après l’indépendance du 30 juin 1960, demeure l’un des crimes politiques les plus marquants de la décolonisation africaine.
Si la mort de Lumumba en détention est aujourd’hui un fait historique établi, la chaîne exacte de responsabilité — entre autorités katangaises, acteurs belges (gouvernement, conseillers, militaires, policiers) et puissances occidentales — continue de faire l’objet de débats, d’enquêtes et de demandes de justice. Cet article retrace les événements, analyse les responsabilités documentées et explore la mémoire de Lumumba, de la restitution de sa dent à son statut de héros panafricain.
I. Du 30 juin 1960 à la crise congolaise#
L’indépendance et le discours fondateur#
Le 30 juin 1960, la République du Congo accède à l’indépendance après plus de 75 ans de domination belge. Lors de la cérémonie officielle, en présence du roi Baudouin, Patrice Lumumba prononce un discours resté dans l’histoire : il dénonce les violences, l’humiliation et l’exploitation subies par les Congolais sous le régime colonial. Ce discours, perçu comme un affront par Bruxelles et les milieux coloniaux, fait de Lumumba une cible politique immédiate.
« Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des Nègres. »
— Patrice Lumumba, discours du 30 juin 1960
Mutineries, sécession du Katanga et intervention belge#
Quelques jours après l’indépendance, des mutineries éclatent au sein de la Force publique congolaise. La Belgique, invoquant la protection de ses ressortissants, envoie des troupes sans l’accord du gouvernement congolais. Le 11 juillet 1960, Moïse Tshombe proclame la sécession du Katanga, province riche en cuivre, cobalt et uranium. Cette sécession est soutenue par des intérêts miniers belges et des conseillers occidentaux, qui voient en Lumumba une menace pour leurs intérêts économiques et un potentiel allié de Moscou en pleine guerre froide.
Lumumba fait appel à l’ONU, mais l’organisation refuse d’intervenir militairement contre le Katanga. Isolé, le Premier ministre se tourne vers l’Union soviétique pour obtenir une aide logistique, ce qui renforce la méfiance des puissances occidentales et alimente la propagande anticommuniste à son encontre.
Chronologie essentielle#
- 30 juin 1960 — Indépendance du Congo ; Lumumba Premier ministre.
- 11 juillet 1960 — Sécession du Katanga proclamée par Moïse Tshombe.
- 5 septembre 1960 — Le président Kasavubu révoque Lumumba.
- 14 septembre 1960 — Coup d’État de Mobutu ; Lumumba assigné à résidence.
- 1er décembre 1960 — Lumumba arrêté lors d’une tentative de fuite vers Stanleyville.
- 17 janvier 1961 — Transfert au Katanga ; exécution le soir même.
- 13 février 1961 — Annonce officielle de la mort de Lumumba.
II. Arrestation, détention et transfert fatal#
La chute politique de Lumumba#
Le 5 septembre 1960, le président Joseph Kasavubu révoque Patrice Lumumba de ses fonctions de Premier ministre — une décision contestée sur le plan constitutionnel. Le 14 septembre, le colonel Joseph-Désiré Mobutu (futur Mobutu Sese Seko) mène un coup d’État et neutralise le gouvernement Lumumba. Ce dernier est placé en résidence surveillée à Léopoldville (Kinshasa), sous la protection symbolique de l’ONU.
Tentative de fuite et arrestation#
Le 27 novembre 1960, Lumumba tente de rejoindre Stanleyville (Kisangani), où ses partisans contrôlent encore une partie du territoire. Il est arrêté le 1er décembre à Lodi, près de Port-Franqui (Ilebo), par des soldats de l’Armée nationale congolaise fidèles à Mobutu. Emprisonné au camp militaire de Thysville (Mbanza-Ngungu), il subit des mauvais traitements et des humiliations devant les caméras.
La décision du transfert au Katanga#
Face à l’agitation au sein de la garnison de Thysville, les autorités de Léopoldville décident de transférer Lumumba, Mpolo et Okito vers le Katanga sécessionniste, où ils seront livrés à leur ennemi juré, Moïse Tshombe. Harold d’Aspremont Lynden, dernier ministre belge des Affaires africaines, ordonne ce transfert. Selon la commission d’enquête parlementaire belge, le gouvernement belge n’a pas considéré la sécurité de Lumumba comme une priorité, n’a pas demandé de garanties pour son intégrité physique ni insisté sur un procès équitable.
📹 Ressource vidéo : Comment l’élite belge a assassiné Lumumba#
Analyse détaillée du contexte politique et des décisions belges ayant conduit à l’élimination de Lumumba.
III. Le 17 janvier 1961 : l’exécution au Katanga#
Le vol vers Élisabethville#
Le 17 janvier 1961, Lumumba, Mpolo et Okito sont embarqués de force dans un avion DC-4 à destination d’Élisabethville (Lubumbashi). Pendant le vol, les trois hommes sont brutalement battus par des soldats et des officiers. À leur arrivée, ils sont conduits à la Maison Brouwez, une villa isolée où les sévices se poursuivent sous les yeux de responsables katangais et belges.
L’exécution par un peloton sous commandement belge#
Dans la soirée, Lumumba et ses compagnons sont conduits dans une clairière à une cinquantaine de kilomètres d’Élisabethville. Trois pelotons d’exécution les attendent, commandés par l’officier belge Julien Gat. Les ordres de mise à mort sont donnés par les dirigeants katangais, en présence de Moïse Tshombe, de deux ministres katangais et de quatre officiers belges. L’exécution a lieu entre 21h40 et 21h43, selon les conclusions de l’enquête parlementaire belge. Lumumba, Mpolo et Okito sont fusillés l’un après l’autre, adossés à un arbre.
La destruction des corps#
Les corps sont d’abord jetés dans une fosse peu profonde. Quelques jours plus tard, craignant que la tombe ne soit découverte, les autorités katangaises ordonnent leur disparition totale. Le commissaire de police belge Gérard Soete dirige l’opération macabre : les corps sont déterrés, découpés à la scie et dissous dans de l’acide sulfurique. Ce qui reste est brûlé. Soete conserve une dent de Lumumba comme « trophée », un fait qu’il reconnaîtra publiquement des décennies plus tard.
« Il fallait les faire disparaître une fois pour toutes ! Il ne devait rester aucune trace. »
— Témoignage de Gérard Soete, cité dans L’assassinat de Lumumba de Ludo De Witte
IV. Chaîne de responsabilité : faits établis et zones d’ombre#
L’assassinat de Lumumba implique une pluralité d’acteurs aux responsabilités enchevêtrées. Si certains faits sont désormais documentés, d’autres aspects continuent d’alimenter les débats historiques et judiciaires.
| Acteur | Rôle documenté | Questions en suspens |
|---|---|---|
| Autorités katangaises (Tshombe, ministres, gendarmerie) |
Organisation de la détention et de l’exécution sur le sol katangais. Tshombe et des ministres présents lors de la mise à mort. Pelotons d’exécution katangais. | Quelle marge de manœuvre réelle face aux conseillers belges ? Tshombe a-t-il tenté de s’opposer ou simplement exécuté les volontés de Bruxelles ? |
| Gouvernement belge (Eyskens, d’Aspremont Lynden) |
Ordre du transfert au Katanga. Absence de garanties pour la sécurité de Lumumba. « Responsabilité morale » reconnue par la commission parlementaire belge (2001). | Existe-t-il un ordre écrit d’élimination physique ? Jusqu’où remonte la chaîne de décision (roi Baudouin, grandes entreprises) ? |
| Officiers et policiers belges (Gat, Soete, Verscheure) |
Commandement des pelotons d’exécution (Gat). Supervision de la destruction des corps (Soete). Participation directe aux sévices et à la mise à mort. | Agissaient-ils sur ordres de Bruxelles ou des autorités katangaises ? Responsabilité pénale individuelle jamais jugée. |
| États-Unis / CIA | Contexte de guerre froide. Documents déclassifiés évoquant des plans d’élimination de Lumumba. Soutien à Mobutu et aux forces anti-Lumumba. | Un plan d’assassinat américain a-t-il été mis en œuvre ou abandonné au profit de l’opération belgo-katangaise ? |
| ONU | Présence au Congo mais refus d’intervenir contre la sécession katangaise. Casques bleus incapables de protéger Lumumba lors de son arrestation. | Passivité ou complicité indirecte ? Les responsables onusiens (Hammarskjöld) auraient-ils pu empêcher le transfert ? |
📄 Commission d’enquête parlementaire belge (2001)#
En novembre 2001, la commission d’enquête de la Chambre des représentants de Belgique conclut à la « responsabilité morale » de certains membres du gouvernement belge et d’autres participants belges dans les circonstances ayant conduit à la mort de Lumumba.
La commission relève que le gouvernement belge a considéré la sécurité de Lumumba comme moins importante que d’autres intérêts, n’a pas demandé de garanties pour son intégrité physique et a ensuite menti à ses alliés sur sa connaissance des événements du 17 janvier.
📥 Télécharger le rapport : Conclusions de la Commission (PDF, anglais) | Rapport complet Volume 2 (PDF, français)
📹 Témoignage : Roland Lumumba, fils de Patrice, sur la quête de vérité#
Interview de Roland Lumumba sur France 24 lors de la restitution de la dent de son père (2022).
V. Réactions internationales et protestations mondiales#
L’annonce de la mort de Lumumba, le 13 février 1961, provoque une vague d’indignation à travers le monde. Des manifestations éclatent devant les ambassades belges dans de nombreux pays : au Caire, à Moscou, à Belgrade, à La Havane, à Londres, à New York. Le meurtre de Lumumba devient un symbole de l’impérialisme occidental et de l’ingérence dans les affaires africaines.
📹 Archives : Manifestation à La Havane contre le meurtre de Lumumba (février 1961)#
Images d’archives Reuters montrant le rassemblement de protestation cubain devant l’ambassade de Belgique.
En Union soviétique, l’université Patrice Lumumba (aujourd’hui Université russe de l’amitié des peuples) est rebaptisée en son honneur dès 1961. Dans le monde arabe, Lumumba est célébré comme un martyr de la lutte anticoloniale. Son assassinat renforce la défiance envers les anciennes puissances coloniales et alimente les mouvements de libération sur tout le continent africain.
📹 Documentaire : L’assassinat de Lumumba, analyse historique#
VI. Mémoire, reliques et restitution#
La dent de Lumumba : du trophée macabre à la relique nationale#
Pendant des décennies, la dent arrachée par Gérard Soete reste un secret de famille. Ce n’est qu’en 1999, après la publication du livre de Ludo De Witte, que Soete reconnaît publiquement avoir conservé des restes de Lumumba. En 2016, les autorités belges saisissent la dent chez la fille de Soete, à la suite d’une plainte déposée par la famille Lumumba.
Juin 2022 : la restitution officielle#
Le 20 juin 2022, lors d’une cérémonie officielle à Bruxelles, le procureur fédéral belge Frédéric Van Leeuw remet à la famille Lumumba un petit coffret bleu contenant la dent. Quelques jours plus tôt, le roi Philippe avait exprimé ses « plus profonds regrets » pour les abus commis par la Belgique au Congo. La dent est ensuite placée dans un cercueil drapé du drapeau congolais et rapatriée à Kinshasa pour des funérailles nationales.
Du 27 au 30 juin 2022, la République démocratique du Congo observe trois jours de deuil national. Un mausolée est érigé à Kinshasa pour accueillir les restes symboliques de Patrice Lumumba, soixante et un ans après son assassinat.
Enjeux actuels de mémoire et de justice#
- Ouverture des archives — Des historiens et militants réclament l’accès complet aux archives belges, américaines et onusiennes pour établir définitivement la chaîne de responsabilité.
- Excuses officielles — Si le roi Philippe a exprimé des « regrets », la Belgique n’a pas présenté d’excuses formelles pour l’assassinat de Lumumba.
- Justice pénale — Aucun des acteurs belges impliqués n’a été jugé. La qualification de « responsabilité morale » est contestée par ceux qui estiment qu’elle minimise l’implication directe de Bruxelles.
- Décolonisation de l’espace public — En Belgique comme au Congo, des débats portent sur le renommage de rues, le retrait de statues coloniales et l’enseignement de l’histoire coloniale.
VII. Lectures et ressources complémentaires#
📚 Ouvrages de référence
-
Ludo De Witte, L’assassinat de Lumumba (1999) — Enquête fondatrice sur les responsabilités belges.
📥 Télécharger le PDF (anglais) | Fiche éditeur Verso Books -
Stuart A. Reid, The Lumumba Plot: The Secret History of the CIA and a Cold War Assassination (2023) — Analyse de l’implication américaine.
🔗 Présentation UCLA - Georges Nzongola-Ntalaja, The Congo from Leopold to Kabila: A People’s History — Contexte historique élargi.
📄 Rapports officiels et documents d’archives
-
Commission d’enquête parlementaire belge (2001) — Conclusions officielles.
📥 Conclusions (PDF, anglais) | Volume 2 complet (PDF, français) -
Nations Unies — Documents sur la crise congolaise (1960-1961).
📥 Compte rendu Assemblée générale (PDF) -
Site dédié — L’affaire Lumumba : archives et analyses.
🔗 affaire-lumumba.be
📰 Articles de presse et analyses
- Britannica — How did Patrice Lumumba die?
- BBC — Why Belgium is returning a Congolese hero’s golden tooth
- Al Jazeera — ‘Symbol of resistance’: Lumumba, the Congolese hero killed before his prime
- Anadolu Agency — Remains of DR Congo’s independence hero returned from Belgium
- Le Monde — La Belgique admet sa « responsabilité morale » dans la mort de Lumumba
- Afrique XXI — L’assassinat de Lumumba est un drame international
- Contretemps — En mémoire de Patrice Lumumba
🎬 Ressources vidéo
Bibliographie sélective#
| Type | Auteur / Source | Titre | Accès |
|---|---|---|---|
| Livre | Ludo De Witte | L’assassinat de Lumumba (1999) | PDF | Archive.org |
| Rapport officiel | Chambre des représentants de Belgique | Commission d’enquête parlementaire (2001) | Conclusions | Vol. 2 |
| Article académique | OpenEdition Journals | « Histoire, justice et politique » – Études africaines | Lire |
| Article de presse | BBC News | « Why Belgium is returning a Congolese hero’s golden tooth » | Lire |
| Encyclopédie | Britannica | « How did Patrice Lumumba die? » | Lire |
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Article publié sur CongoHeritage.org
Catégorie : Histoire du Congo | Période : 1960-1965 | Mots-clés : Patrice Lumumba, assassinat, Katanga, Belgique, indépendance, décolonisation, Moïse Tshombe, guerre froide
Dernière mise à jour : Janvier 2026












