2 juin 1966 — Les martyrs de Kinshasa et la mémoire du Stade des Martyrs
2 juin 1966 — Les martyrs de Kinshasa et la mémoire du Stade des Martyrs Jérôme Anany, Emmanuel Bamba, Évariste Kimba et Alexandre Mahamba :...

2 juin 1966 — Les martyrs de Kinshasa et la naissance du Stade des Martyrs
Jérôme Anany, Emmanuel Bamba, Évariste Kimba et Alexandre Mahamba : quatre ministres congolais pendus en public, accusés de complot contre Mobutu, devenus symboles de résistance politique et donnant son nom au Stade des Martyrs de la Pentecôte.
Le 2 juin 1966, Kinshasa retient son souffle. Sur une vaste esplanade du quartier Lingwala, devant plus de 50 000 personnes, quatre anciens ministres congolais — Jérôme Anany, Emmanuel Bamba, Évariste Kimba et Alexandre Mahamba — sont conduits à la potence, mains liées, visages tuméfiés par les interrogatoires. Arrêtés quelques jours plus tôt, accusés d’avoir comploté avec des officiers pour renverser le général Mobutu, ils sont jugés par un tribunal militaire créé pour l’occasion, sans avocat, puis condamnés à mort à l’issue d’une délibération de quelques minutes.
Pour les Congolais et Congolaises, ce jour-là ne se réduit pas à un épisode de répression : il marque l’entrée brutale dans un temps de pouvoir sans partage, où la contestation politique se paie de sa vie. [web:61][web:73][web:76][web:80] Trente ans plus tard, lorsque le grand stade national sera rebaptisé Stade des Martyrs de la Pentecôte, beaucoup verront dans ce changement de nom une manière de rendre justice à ces quatre hommes, et de transformer un lieu de terreur en espace de mémoire, de football et de rassemblement populaire.
Les quatre martyrs de Kinshasa (1966)#
- Évariste Kimba — ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, acteur clé des premières années de l’indépendance, originaire du Katanga.
- Jérôme Anany — ancien ministre de la Défense, figure de l’Armée nationale congolaise, impliqué dans la difficile construction d’un appareil militaire national.
- Emmanuel Bamba — ancien ministre des Finances, engagé dans la gestion économique du jeune État congolais, pris ensuite dans les rivalités de la crise congolaise.
- Alexandre Mahamba — ancien ministre des Mines et de l’Énergie, lié aux enjeux stratégiques des richesses minières du pays.
I. Après le coup d’État : espoirs de stabilité, peur de l’arbitraire#
Un pays fatigué, un nouveau maître#
Quand Mobutu renverse le président Kasa-Vubu en novembre 1965, beaucoup de Congolais espèrent la fin des désordres : sécessions, rébellions, querelles sans fin entre leaders politiques. [web:52][web:54][web:64] Dans les rues de Léopoldville, on entend dire qu’« au moins, quelqu’un décide » ; mais derrière ce soulagement, une inquiétude sourde grandit : que se passera-t-il pour ceux qui n’entrent pas dans la nouvelle ligne ?
Le nouveau pouvoir proclame la discipline, l’unité nationale, la fin du « désordre politique ». Très vite, la population voit se multiplier les arrestations, la surveillance des conversations dans les bars, les quartiers, les administrations. [web:61][web:73][web:80] Dans ce climat, l’arrestation en mai 1966 de quatre anciens ministres provoque un choc : si même eux peuvent être accusés de complot et disparaître, que vaut la parole d’un simple citoyen ?
Un complot ou un prétexte politique ?#
Selon la version officielle, Évariste Kimba, Jérôme Anany, Emmanuel Bamba et Alexandre Mahamba auraient été en contact avec des officiers (dont le colonel Alphonse Bangala et le major Pierre Efomi) pour préparer un coup d’État, dit « complot de la Pentecôte ». [web:68][web:74][web:76][web:81] Des témoignages congolais rapportent au contraire qu’ils ont été approchés, puis piégés, dans un jeu de pouvoir où leur arrestation sert de message à toutes les élites : aucune alternative à Mobutu ne sera tolérée.
II. 2 juin 1966 : un procès sans défense, une leçon infligée au pays#
Un tribunal militaire créé sur mesure#
Le 30 mai 1966, Mobutu signe une ordonnance-loi créant un tribunal militaire spécial pour juger les quatre anciens ministres et plusieurs officiers. Le procès se déroule en un temps record : les accusés n’ont ni avocat, ni possibilité de préparer une défense, les charges reposent largement sur des déclarations arrachées sous pression, et la délibération des juges ne dure que quelques minutes.
Le verdict — la pendaison pour trahison — viole même les principes du droit congolais de l’époque, qui n’avaient pas encore intégré une telle peine pour de simples contacts avec des officiers. Pour les juristes congolais et les observateurs étrangers, il s’agit d’un procès-spectacle, conçu pour justifier la mise à mort d’anciens responsables politiques trop indépendants.
Une pendaison devant une foule sidérée#
Le 2 juin, jour de Pentecôte, la foule est rassemblée sur l’esplanade de Lingwala. Des bus amènent des gens de différents quartiers ; certains viennent par curiosité, d’autres parce qu’ils y sont presque contraints, d’autres encore par peur de se faire remarquer s’ils n’y vont pas. Kimba est pendu le premier, sous les yeux d’une population silencieuse ; à mesure que les corps tombent, une partie de la foule se met à quitter les lieux, incapable de supporter le spectacle.
Mobutu expliquera plus tard qu’il fallait « frapper par un exemple spectaculaire, et créer les conditions de la discipline du régime ». Du point de vue de nombreux Congolais, ce « spectacle » marque la ligne rouge : le pouvoir montre qu’il peut humilier et tuer publiquement les siens, et que la peur devient un outil central de gouvernement.
Ressource vidéo : Les martyrs de 1966 et le Stade des Martyrs#
Cette vidéo revient sur les pendaisons de 1966, le rôle de Mobutu et le lien entre ces exécutions et la création du Stade des Martyrs à Kinshasa.
III. De l’esplanade de Lingwala au Stade des Martyrs de la Pentecôte#
Le site des pendaisons de 1966 se situe dans le district de Lingwala, non loin des axes majeurs de la capitale. Sous Mobutu, cet espace devient progressivement un lieu de parades, de grands rassemblements et de mise en scène du pouvoir. À partir de la fin des années 1980, la construction du grand stade national y est lancée, à l’origine sous le nom de Stade Kamanyola, en référence à une victoire militaire revendiquée par le régime contre les Simbas en 1964.
| Moment | Nom du lieu | Sens pour les Congolais |
|---|---|---|
| 1966 | Esplanade de Lingwala (sans nom officiel populaire) | Lieu des pendaisons publiques des quatre anciens ministres ; symbole d’un pouvoir qui montre sa force contre ses propres élites. |
| 1993–1997 | Stade Kamanyola | Grand stade construit sous Mobutu, pensé comme monument de prestige et de célébration des victoires militaires du régime. |
| Depuis 1997 | Stade des Martyrs de la Pentecôte | Nom choisi après la chute de Mobutu pour honorer Jérôme Anany, Emmanuel Bamba, Évariste Kimba et Alexandre Mahamba, transformant ce lieu en symbole national de mémoire et de résilience. |
IV. Tombes, mémoire familiale et transmissions silencieuses#
Au-delà des grands discours d’État, la mémoire des martyrs de 1966 a d’abord été portée par les familles, les proches, les générations qui ont grandi avec le récit de pères, d’oncles, de voisins disparus « pour la politique ». [web:69][web:70][web:77] Dans de nombreuses maisons, on se rappelait à voix basse comment les anciens ministres avaient « marché sans trembler » vers la potence, et comment, après leur mort, les familles avaient dû vivre sous surveillance, souvent réduites au silence.
Comment les martyrs de 1966 sont vus au Congo#
- Pour beaucoup de Congolais, ces pendaisons marquent la fin des illusions sur un retour rapide à un État de droit : le pouvoir montre qu’il prime sur la loi, et que la politique peut tuer.
- Les quatre martyrs sont souvent évoqués comme des figures de dignité, qui n’ont pas renié leurs positions malgré le risque, devenant des références pour des générations de militants et d’opposants.
- La décision de rebaptiser le stade national en Stade des Martyrs de la Pentecôte est perçue comme un acte de réappropriation : inscrire leurs noms au cœur de la capitale, là où se célèbrent aujourd’hui victoires sportives et grands rassemblements.
Ressources pour approfondir l’histoire des martyrs de Kinshasa#
Martyrs de 1966 et procès de la Pentecôte
-
Évariste Kimba — notice biographique détaillée.
Évariste Kimba -
1966: Evariste Kimba and three other “plotters” against Mobutu — récit du « complot de la Pentecôte » et des pendaisons.
ExecutedToday.com -
Chronology of the Democratic Republic of Congo/Zaire (1960–1997) — repères chronologiques incluant l’arrestation et l’exécution des quatre ministres.
Sciences Po – Mass Violence
Stade des Martyrs et mémoire nationale
-
Stade des Martyrs — histoire, changement de nom et lien direct avec les exécutions de 1966.
Stade des Martyrs – Wikipedia -
Martyrs Stadium, from sensation to sorrow — analyse du stade comme lieu de fierté sportive et de deuil national. [web:69]
Next Is Africa -
Stade des Martyrs – StadiumDB — fiche technique avec rappel de la dédicace aux martyrs de 1966.
StadiumDB.com
Mobutu, violence d’État et spectacles politiques
-
Mobutu Sese Seko — biographie avec section sur les exécutions publiques comme outil de consolidation du pouvoir.
Mobutu Sese Seko -
Mobutu and Zaire | World History — chapitre sur les pendaisons de 1966 et la logique de la peur.
Lumen Learning -
The Congo: Black Hoods in the Square — reportage sur la pendaison publique et la réaction de la foule. [web:82]
TIME Magazine
Contribuer à la mémoire des martyrs#
Cet article vise à documenter l’histoire des martyrs de Kinshasa depuis des perspectives congolaises. Si vous disposez de corrections, précisions, archives familiales, photos, articles ou témoignages, votre contribution est la bienvenue pour enrichir cette page.
Article publié sur CongoHeritage.org
Catégorie : Histoire du Congo | Période : Régime Mobutu (débuts) | Mots-clés : Martyrs de Kinshasa, Pentecôte 1966, Jérôme Anany, Emmanuel Bamba, Évariste Kimba, Alexandre Mahamba, Stade des Martyrs, pendaison publique, mémoire congolaise
Dernière mise à jour : Janvier 2026












