Accord de la Saint-Sylvestre du 31 décembre 2016 : L’ultime médiation de l’Église face au « glissement »
L'« Accord politique global et inclusif du 31 décembre 2016 », plus connu sous le nom d'Accord de la Saint-Sylvestre, fut signé sous la médiation des évêques catholiques.
- L'Accord de la Saint-Sylvestre du 31 décembre 2016 : L'ultime médiation de l'Église face au « glissement »
- Contexte historique : La crise du « glissement » et l'échec des dialogues politiques
- Les dispositions clés de l'Accord : Une feuille de route pour une transition de 12 mois
- Mise en œuvre partielle et contestation : L'érosion d'un consensus fragile
- Héritage et bilan : Une transition réussie ? Un accord trahi ?
- Références & Lectures Complémentaires
L’Accord de la Saint-Sylvestre du 31 décembre 2016 : L’ultime médiation de l’Église face au « glissement »#
Analyse de l’accord politico-religieux qui a évité le chaos post-mandat de Joseph Kabila, ses promesses de transition et son héritage controversé de mise en œuvre partielle.
Analyse historique et politique par un expert des Grands Lacs | Publié le 19 janvier 2026
Le 31 décembre 2016, alors que le second et dernier mandat constitutionnel du président Joseph Kabila expirait depuis minuit, la République Démocratique du Congo (RDC) se trouvait au bord du précipice. Après des mois de tensions, de répression sanglante et de dialogue politique stérile, c’est dans les locaux du siège de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO) qu’une lueur d’espoir est apparue. L’« Accord politique global et inclusif du 31 décembre 2016 », plus connu sous le nom d’Accord de la Saint-Sylvestre, fut signé sous la médiation des évêques catholiques. Cet accord, arraché in extremis, devait être la « feuille de route » pour éviter le « glissement » (un troisième mandat de fait) et organiser une transition pacifique vers des élections. Pour la population congolaise, il représentait à la fois un soulagement immense et un pari risqué : celui de confier à l’Église le sauvetage d’une démocratie en péril, face à un pouvoir exécutif déterminé à se maintenir.
Contexte historique : La crise du « glissement » et l’échec des dialogues politiques#
La genèse de l’Accord de la Saint-Sylvestre plonge ses racines dans la crise politique ouverte dès 2015. La Constitution de 2006, adoptée après une guerre dévastatrice, limitait strictement le président à deux mandats. Joseph Kabila, arrivé au pouvoir en 2001, était réélu en 2011 pour un second mandat de cinq ans devant s’achever le 19 décembre 2016. Dès 2015, des signaux indiquaient sa volonté de se maintenir. Le pouvoir engagea alors une série de manœuvres dilatoires : un « dialogue national » boycotté par une large partie de l’opposition, un projet controversé de recensement électoral, et des reports successifs du calendrier électoral par la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI).
La société civile, emmenée par le collectif « Filimbi » et « La Lucha », organisa des marches pacifiques réprimées dans le sang. L’opposition politique, fragmentée, tentait de s’unir autour d’Étienne Tshisekedi et de son « Rassemblement ». En octobre 2016, un « Dialogue national » piloté par l’Union Africaine et l’opposant Edem Kodjo aboutit à un accord minoritaire, rejeté par la majeure partie de l’opposition et la CENCO. La situation se tendit davantage en décembre, avec des manifestations réprimées et plus d’une quarantaine de morts. Le pays était dans l’impasse : Kabila restait sans mandat légitime, et l’opposition était incapable de le faire partir. C’est dans ce vide constitutionnel et cette peur de l’explosion généralisée que la CENCO, institution respectée et disposant d’un réseau à travers tout le pays, intervint comme dernier médiateur crédible.
La CENCO : Une autorité morale dans un État défaillant#
La Conférence Épiscopale Nationale du Congo n’était pas une novice en médiation politique. Déjà active durant les transitions des années 1990 et 2000, l’Église catholique congolaise incarne, pour une grande partie de la population, la seule institution intègre, structurée et présente sur l’ensemble du territoire. Face à un État prédateur et une classe politique discréditée, les évêques jouissent d’un capital de confiance unique. Leur engagement en 2016 était donc à haut risque : un échec aurait entaché leur crédibilité, mais leur passivité face à une dérive autoritaire était inconcevable. Leur médiation fut menée par le cardinal Laurent Monsengwo, figure de sagesse politique, et Mgr Marcel Utembi, président de la CENCO. Ils imposèrent un cadre exigeant : des négociations directes entre la Majorité présidentielle et la vraie Opposition, basées sur le respect de la Constitution et la recherche de l’intérêt général.
Les dispositions clés de l’Accord : Une feuille de route pour une transition de 12 mois#
Signé par la Majorité présidentielle, l’Opposition (dont les blocs de Tshisekedi et de Moïse Katumbi), et d’autres « forces vives », l’Accord de la Saint-Sylvestre était un compromis complexe. Il prévoyait une transition d’une année jusqu’à des élections présidentielle, législatives et provinciales. Voici ses principales dispositions :
| Disposition | Contenu | Objectif / Enjeu |
|---|---|---|
| Maintien de J. Kabila jusqu’aux élections | Le président reste en fonction jusqu’à la passation de pouvoirs au vainqueur de la prochaine élection présidentielle. C’était la concession majeure de l’opposition. | Objectif : Éviter un vide du pouvoir et une violence incontrôlable. Enjeu : Légitimer de facto la prolongation d’un mandat expiré, ce que ses détracteurs appelaient le « glissement technique ». |
| Nomination d’un Premier ministre issu de l’opposition | Un « Premier ministre de consensus » issu des rangs de la plateforme d’opposition signataire (le Rassemblement) serait nommé pour diriger un gouvernement de transition. | Objectif : Rééquilibrer le pouvoir exécutif et assurer une gestion collégiale de la transition. Enjeu : Le choix du PM deviendra une source de division au sein même de l’opposition. |
| Calendrier électoral strict | Des élections doivent être organisées d’ici la fin de l’année 2017. La CENI devait publier un nouveau calendariat avant fin janvier 2017. | Objectif : Garantir une sortie de crise rapide et crédible. Enjeu : Cette date butoir sera systématiquement repoussée, vidant l’accord de sa substance. |
| Libération des prisonniers politiques et retour des exilés | Engagement à libérer « sans condition » tous les détenus politiques et à permettre le retour en sécurité des exilés, dont Moïse Katumbi. | Objectif : Créer un climat de confiance et une compétition électorale inclusive. Enjeu : Mise en œuvre lente et partielle, perçue comme une tactique d’intimidation. |
| Mise en place d’un Conseil national de suivi de l’accord (CNSA) | Organe paritaire dirigé par un président de l’opposition et un vice-président de la majorité, chargé de veiller à l’exécution de l’accord. | Objectif : Donner un mécanisme de contrôle et de règlement des différends. Enjeu : Le CNSA se révélera impuissant face aux blocages politiques majeurs. |
La question du successeur de Kabila : Le tabou non résolu#
Un point crucial était absent de l’accord : l’engagement de Joseph Kabila à ne pas se représenter. L’opposition avait exigé cette clause, mais la Majorité l’a refusée. L’accord se contentait de stipuler que les élections se feraient « conformément à la Constitution », laquelle interdisait un troisième mandat. Pour Kabila, c’était une victoire stratégique : il gardait une ambiguïté sur ses intentions, maintenant une pression sur ses rivaux. Pour l’opposition et la société civile, cette omission était une faille béante qui permettait au pouvoir de préparer d’autres scénarios de maintien. Cette absence allait hanter toute la transition.
Mise en œuvre partielle et contestation : L’érosion d’un consensus fragile#
Les premiers mois de 2017 furent marqués par des atermoiements qui annonçaient les difficultés à venir. La nomination du Premier ministre, Bruno Tshibala, en avril 2017, fut un premier accroc. Tshibala était issu d’une faction minoritaire de l’opposition ayant fait scission du Rassemblement de Tshisekedi. Pour la majorité de l’opposition et la CENCO, cette nomination violait l’esprit de l’accord qui visait l’unité. Le gouvernement de coalition formé par la suite fut perçu comme déséquilibré en faveur de la Majorité présidentielle.
Le calendrier électoral fut le principal point de rupture. La CENI, sous contrôle de la Majorité, publia en novembre 2017 un calendrier repoussant l’élection présidentielle à décembre 2018, soit deux ans après la fin du mandat de Kabila. Cette décision unilatérale provoqua la colère de l’opposition et de la CENCO. Le Conseil National de Suivi de l’Accord (CNSA), présidé par l’opposant Joseph Olenghankoy, se révéla incapable d’imposer le respect des engagements. L’Église, par la voix de Mgr Utembi, dénonça publiquement les « manipulations » et les « manœuvres dilatoires ». L’accord se vidait de sa substance, et la transition se transformait en une prolongation du régime Kabila sans légitimité constitutionnelle.
La communauté internationale (Union Africaine, Nations Unies, Union Européenne, États-Unis) salua chaleureusement l’Accord de la Saint-Sylvestre comme une « sortie de crise congolaise ». Elle en fit le cadre unique de son engagement. Cependant, son rôle fut critiqué pour son manque de fermeté. Alors que les violations de l’accord s’accumulaient (report des élections, maintien des prisonniers politiques, restrictions des libertés), les pressions concrètes (sanctions ciblées contre les responsables des entraves) furent tardives et limitées. Les partenaires internationaux, craignant une instabilité régionale, privilégièrent souvent une approche de « stabilité à tout prix », évitant de s’aliéner le régime en place à Kinshasa. Cette attitude fut perçue par l’opposition et la société civile comme une complicité de fait avec le « glissement ». Leur appel à des sanctions plus fermes contre les « saboteurs de l’accord » resta largement lettre morte, minant la crédibilité des garants internationaux.
La mort du président du Rassemblement, Étienne Tshisekedi, en février 2017, fragilisa considérablement l’opposition et l’équilibre précaire de l’accord. Tshisekedi était le seul leader capable de fédérer et de tenir tête à Kabila. Son décès ouvrit une période de luttes de succession au sein de l’opposition, que le pouvoir exploita pour promouvoir des interlocuteurs plus divisés et plus accommodants. En décembre 2017, face à l’impasse, la CENCO tenta une ultime médiation qui aboutit à un « Accord du 11 décembre 2017 » (ou « Accord du Sanctuaire Marial »). Ce nouveau texte reprenait les principes de celui de la Saint-Sylvestre mais actait le report des élections à fin 2018 et prévoyait un audit controversé des machines à voter. Pour beaucoup, cet accord entérinait l’échec du premier et légalisait le report. La Majorité l’utilisa comme nouveau cadre de référence, marginalisant encore un peu plus l’Accord originel de la Saint-Sylvestre.
Héritage et bilan : Une transition réussie ? Un accord trahi ?#
Le bilan de l’Accord de la Saint-Sylvestre est profondément ambivalent. D’un côté, il est indéniable qu’il a évité une explosion de violence généralisée en décembre 2016. Il a fourni un cadre – même imparfait – pour gérer une crise constitutionnelle aiguë. Il a permis la tenue d’élections en décembre 2018, qui ont abouti à la première transition pacifique du pouvoir en RDC depuis l’indépendance, avec l’élection de Félix Tshisekedi.
Mais ce « succès » relatif masque un échec fondamental. L’accord fut systématiquement détourné de son objet et de son calendrier. Il a servi de couverture à une prolongation du pouvoir de Joseph Kabila de deux années supplémentaires au-delà de son mandat. Les libertés fondamentales n’ont pas été rétablies, et la gouvernance de la transition a été marquée par une corruption massive et une répression continue. L’élection de 2018 fut entachée de graves irrégularités, et beaucoup d’analystes estiment que l’accord a finalement permis à Kabila d’organiser sa sortie en garantissant l’impunité et les intérêts économiques de son clan, tout en choisissant un successeur qui lui était initialement favorable.
En définitive, l’Accord de la Saint-Sylvestre du 31 décembre 2016 est un monument complexe de l’histoire congolaise récente. Il incarne à la fois la résilience de la société civile et de l’institution ecclésiale, et la capacité d’un système politique à digérer les contestations pour se perpétuer sous une autre forme. Il ne mit pas fin au « système Kabila », il l’aménagea. Son héritage est donc double : celui d’une sortie de crise négociée qui évita le pire, et celui d’une occasion manquée de bâtir une démocratie véritable sur les cendres du glissement autoritaire.
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Contribuer à la mémoire collectiveRéférences & Lectures Complémentaires#
Textes officiels et rapports :
- Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO). (2016). « Accord politique global et inclusif du 31 décembre 2016 » – Texte intégral (PDF).
- Nations Unies – Conseil de Sécurité. (2017). Rapport du Secrétaire général sur la RDC (S/2017/206) – Contient une analyse de la mise en œuvre de l’accord.
- Groupe d’experts sur la RDC. Rapports 2017-2018 – Documentent le contexte sécuritaire et politique pendant la transition.
Analyses et ouvrages de référence :
- Trefon, T. (Ed.). (2018). « Congo Masquerade: The Political Culture of Aid Inefficiency and Reform Failure ». Zed Books. (Chapitres sur la gouvernance sous Kabila).
- International Crisis Group. (2017-2018). Série de rapports « Comment éviter le glissement au Congo » – Analyse en temps réel de la crise.
- Iyenda, G. (2020). « Les Églises et la politique en République Démocratique du Congo : Le rôle de la CENCO dans les transitions politiques ». L’Harmattan.
Sur CongoHeritage.org :
- « Le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) » – Pour comprendre les racines des conflits politiques.
- « Dans l’Est de la RDC, la guerre n’est pas un épisode » – Le contexte sécuritaire parallèle à la crise politique.
- « 24 novembre 1965 — Le coup d’État de Mobutu » – Un précédent historique de prise de pouvoir.
L’histoire politique récente est un champ d’étude en constante évolution. Si vous possédez des documents, des témoignages ou des analyses qui pourraient enrichir ou corriger ce récit, n’hésitez pas à nous les soumettre.
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